Aujourd'hui, un ami m'a (malgré lui) reconnecté à mon métier
- Delphine Bourdais
- il y a 1 heure
- 7 min de lecture
Et si le bon sens était devenu notre nutriment le plus rare ?
Aujourd'hui, c'est un ami qui m'a rappelé pourquoi j'aime tant mon métier. Il ne lira probablement jamais ces lignes, mais comme souvent, il a réussi malgré lui à mettre de l’ordre dans mon cerveau arborescent hyperactif et à me recadrer.
Cela faisait plusieurs semaines que je ressentais une forme de fatigue. Pas une fatigue physique. Une fatigue intellectuelle. Presque une envie de changer encore une fois de métier car je perdais peu à peu cet alignement avec mes valeurs et mon ‘’pourquoi’’.
J'accompagne chaque semaine des personnes qui souhaitent retrouver de l'énergie, améliorer leur digestion, mieux vieillir, retrouver une relation plus sereine avec leur alimentation ou optimiser leurs performances.
J'aime profondément ce métier.
Je suis complètement fascinée par le fonctionnement du vivant et de l’être humain (même si j’ai commencé par le monde animal et végétal lors de mes études en écophysiologie).
J'aime chercher, comprendre, transmettre. Enseigner la biologie et la chimie fait partie de mes autres métiers.
Je continue à me former. Je lis des publications scientifiques. Je remets régulièrement mes connaissances à jour. C'est essentiel. Je reste une scientifique.
Mais, ces derniers temps, une petite voix s'installait peu à peu…
Et si nous avions fini par rendre l'alimentation inutilement compliquée ?
J’en arrivais à ne plus savoir quoi dire en consultation, à me perdre dans des détails, certes intéressants… mais qui déviaient de l’essentiel…
Je me perdais moi aussi, ne sachant plus quoi faire ni quoi manger. Comment prendre soin de moi.
Quand accompagner les autres peut parfois brouiller notre propre boussole
Avant de vous expliquer un peu notre conversation et ce que cela a déclenché chez moi, je voulais vous faire une confession : Il y a aussi une chose dont on parle peu lorsqu'on accompagne les personnes dans leur rapport à l'alimentation et à leur corps : il n'est pas toujours facile de garder soi-même le cap.
Dans mon métier, je rencontre essentiellement des personnes qui viennent parce que quelque chose ne fonctionne plus. Elles sont perdues dans leur alimentation, ne savent plus quoi manger, ont essayé de nombreux régimes, ne comprennent plus leur faim, leur satiété ou leurs envies. Certaines sont épuisées, d'autres ont un corps qui leur envoie des signaux qu'elles ne comprennent pas. Elles ont parfois passé des années à lutter contre leur poids, leur digestion, leur fatigue ou leur image corporelle.
Et forcément, quand on passe beaucoup de temps dans cet univers-là, on finit par avoir une vision un peu biaisée de la réalité.
On peut parfois oublier qu'il existe aussi énormément de personnes qui vont bien. Des personnes qui mangent sans y penser toute la journée. Qui savent plus ou moins ce dont elles ont besoin. Qui peuvent aller au restaurant sans se demander comment « compenser » le lendemain. Qui bougent parce qu'elles aiment ça. Qui ont une relation relativement paisible avec leur corps. Des personnes qui ne connaissent pas leur index glycémique, leur apport en protéines ou leur cortisol… et qui vont très bien quand même.
Et c'est important pour moi de m'en souvenir, parce que sinon il devient facile de finir par regarder l'alimentation avec une forme d'hypervigilance professionnelle : analyser, optimiser, corriger, chercher ce qui pourrait encore être amélioré.
Un échange entre 2 docteurs en biologie
Le plus amusant, c'est que l'ami avec qui j'ai échangé aujourd'hui est, comme moi, docteur en biologie. Lui a continué dans la recherche, moi j’ai déjà changé de métier plein de fois. Mais nous avons tous les deux appris à décortiquer les publications scientifiques. À analyser les protocoles. À reconnaître les biais. À ne pas tirer de conclusions hâtives.
Et pourtant...
Même avec cette formation, nous pouvons avoir le sentiment que les messages deviennent de plus en plus difficiles à concilier. Une étude apporte un résultat encourageant. Une autre le nuance. Une troisième arrive avec une méthodologie différente et des conclusions qui semblent contradictoires. Chacun dans notre domaine, nous avons ce problème.
C'est le fonctionnement normal de la science. Elle progresse par accumulation, par corrections successives, par nuances. C’est ça qui est fantastique et qu’on peut rester une vie sur une thématique de recherche.
Le problème n'est pas la science. Le problème, c'est que les réseaux sociaux adorent les certitudes. Ils transforment souvent des nuances en slogans.
Et à force d'entendre des messages simplifiés, nous avons parfois oublié de regarder ce qui se passe dans notre propre assiette.
Comment tu fais pour avoir une telle activité physique et bien le gérer ?
Cet ami pratique le trail. C’est dans cette optique que j’ai eu besoin de discuter avec lui de son expérience personnelle niveau alimentation générale et lors de ses courses.
À 45 ans, il possède une excellente condition physique. Même si il ne risque pas de lire ce post, je vous passe les détails 😉 Mais ce qui m'intéresse le plus chez lui n'est pas sa performance. C'est son quotidien.
Il a un métier prenant. Des horaires parfois compliqués. Une famille. Des enfants. Et une discipline sportive exigeante.
Une vie qui ressemble finalement à celle de beaucoup de personnes.
Finalement comme la plupart des personnes que je reçois en consultation et qui ont des difficultés à tout concilier. Pensant que ‘’chez les autres c’est plus facile’’ et se trouvant des excuses. Je ne diabolise pas les excuses, on en a tous et moi la première… J’aime cette phrase qui dit que ‘’les excuses sont une invention humaine pour justifier nos difficultés’’. Réfléchissez un peu à cette phrase avant de continuer.
Je lui ai demandé comment il faisait. Je m'attendais presque à une stratégie sophistiquée (en vrai non… je le connais quand même un peu… mais quand même…). Il m'a répondu avec une simplicité désarmante.
« J'ai appris à connaître mon corps. »
Puis il a ajouté :
On mange simple. Des aliments bruts. On cuisine. Pas par dogme. Par bon sens. Même quand je fais mes courses, pas de trucs chimiques… des œufs, des barres de céréales toutes bêtes, des fruits secs. De l’eau, un peu de jus… je varie. Je teste, j’adapte.
Cette phrase m'est restée. Parce qu'elle résume énormément de choses. Ce n'est pas parfait. Ce n'est pas toujours simple dans un quotidien chargé. Mais c'est devenu une habitude, une priorité dans leur vie de famille.
Et cela m'a rappelé une évidence que j'avais trop mis de côté : les habitudes quotidiennes comptent souvent davantage que les stratégies nutritionnelles les plus sophistiquées.
Nous avons aussi parlé des protéines. Son apport quotidien est probablement inférieur aux recommandations souvent proposées aux sportifs. Je n’ai pas calculé, mais à la grosse louche on est loin des fameux 2g/kg. Pourtant, il est performant, récupère bien et présente une masse musculaire remarquable.
Faut-il en conclure que les recommandations sont fausses ?
Certainement pas. Les recommandations nutritionnelles sont construites à partir des meilleures données disponibles. Elles constituent des repères précieux pour orienter nos pratiques.
Mais un repère reste un repère. Il ne remplace jamais l'observation clinique ni l'individualité.
Aucun article scientifique ne connaît votre sommeil.
Votre niveau de stress.
Votre physiologie.
Vos gènes.
Votre histoire.
Votre digestion.
Votre plaisir à table.
Votre contexte familial.
Votre capacité à maintenir une habitude pendant dix ans.
La science est indispensable. L'expérience clinique l'est tout autant. Et l'écoute du corps permet souvent de faire le lien entre les deux. Il a aussi fait des erreurs mais c’est justement par essai erreur qu’il en est arrivé à manger ce qui lui permet de tenir un effort intense. On ne parle pas de trails de 10km mais bien parfois de courses de plus de 100km avec des dénivelés de fou. C’est une hygiène de vie générale qui compte, et qui fait que le corps peut encaisser cela. Ne me parlez pas de génétique, je le connais depuis assez longtemps pour vous dire que son hygiène de vie y est pour beaucoup.
Cette conversation m'a fait énormément de bien.
Elle m'a rappelé que mon rôle n'est pas d'ajouter une règle de plus.
Ni de faire peur.
Ni de courir après chaque tendance ou dernière donnée scientifique.
Mon rôle est d'aider les personnes que j'accompagne à retrouver des repères simples, durables et adaptés à leur réalité.
Je continuerai à lire les études. Je continuerai à me former. Je continuerai à remettre en question mes connaissances.
Mais je veux aussi remettre davantage de bon sens au cœur de ma pratique.
Parce que en fait, tout est si simple…
Manger majoritairement des aliments bruts.
Cuisiner autant que possible.
Partager les repas.
Observer ce qui nous fait du bien.
Observer ce qui ne nous convient pas
Faire comprendre à mes consultants que deux personnes ne réagissent pas toujours de la même manière.
Faire confiance à la science... sans oublier d'écouter le vivant.
Parce qu'au fond, le meilleur expert de votre quotidien restera toujours celui qui vit dans votre corps. Vous.
Et puis je voudrais terminer par une chose qui me frappe souvent : nous sommes devenus très doués pour écouter les informations extérieures, mais beaucoup moins pour écouter notre propre corps.
On suit des recommandations, des applications, des calories, des listes d'aliments « bons » ou « mauvais », les conseils des uns et des autres… jusqu'à parfois ne plus savoir ce que l'on ressent réellement.
Est-ce que j'ai faim ? Est-ce que j'ai assez mangé ? Est-ce que j'ai vraiment envie de ça ? Est-ce que je suis fatigué, stressé, rassasié ?
À force de chercher les réponses à l'extérieur, on finit parfois par perdre le contact avec les signaux les plus simples que notre corps nous envoie.
Et peut-être que la question la plus importante n'est pas :
« Quelle est la meilleure alimentation ? »
Mais plutôt :
« Qu'est-ce qui fonctionne durablement pour moi ? »
J’ai longtemps pensé que mon rôle était d’apporter des réponses. Aujourd’hui je crois qu’il consiste aussi à aider chacun à retrouver les bonnes questions. Car bien manger n’est pas une question de performance nutritionnelle. C’est peut-être avant tout une façon de réhabiliter son quotidien. C’est peut-être avant tout une façon de reprendre le temps de vivre. De se reconnecter à soi, d’avoir assez d’amour pour soi même pour prendre soin de soi.
Alors MERCI à toi, encore une fois ;-)




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